par Dre Ramona Coelho, médecin
de famille à London (Ontario), chercheuse principale à l’Institut
Macdonald-Laurier et corédactrice du nouveau livre Unravelling
MAiD in Canada, publié aux éditions McGill-Queen’s University Press.
Après avoir débuté ma pratique
médicale à Montréal, je pratique maintenant à London en Ontario. En parallèle
des travaux du Consortium interdisciplinaire de recherche sur l’aide médicale à
mourir (CIRAMM) qui se poursuivent au Québec jusqu’en 2027, il m’apparait
important de mettre la lumière sur le fait que trop de personnes qui accèdent à
l’aide médicale à mourir (AMM) au Canada ne reçoivent pas les soins nécessaires
pour soulager leurs souffrances. Le dernier rapport du Comité d’examen des
décès par AMM de l’Ontario, intitulé « Évaluation
de l’incurabilité, du déclin irréversible et de la mort naturelle
raisonnablement prévisible », met en évidence une observation que je fais
depuis longtemps : le coût humain d’un soutien médical et social inadéquat. Le
comité a des opinions diverses; je partage mon point de vue en tant que membre.
L’aide médicale à mourir n’est
légale que pour les personnes atteintes d’une affection « grave et irrémédiable
», ce qui inclut une maladie grave et incurable et un déclin avancé et
irréversible des capacités.
Santé Canada précise que «
déclin avancé » signifie une perte grave de fonction, et qu’une personne ne
peut être considérée comme incurable que s’il n’existe aucun traitement
raisonnable et efficace. Il
est explicitement indiqué que les personnes ne peuvent pas refuser tous les
traitements afin de se rendre incurables et ainsi être admissibles à l’aide
médicale à mourir.
Cependant, ce rapport met en
évidence des cas qui semblent contredire Santé Canada.
Prenons l’exemple de madame A :
isolée, gravement obèse, déprimée et déconnectée des soins, elle a refusé tout
traitement et tout soutien social, mais a demandé l’aide médicale à mourir. Au
lieu de la réintégrer dans le système de soins, les cliniciens chargés de
l’aide médicale à mourir l’ont jugée incurable parce qu’elle refusait tout
examen, et sa vie a pris fin.
Ou encore monsieur B : un homme
atteint de paralysie cérébrale en soins de longue durée, qui a volontairement
cessé de s’alimenter et de s’hydrater, ce qui a entraîné une insuffisance
rénale et une déshydratation. Il a été jugé admissible pour la voie 1 (mort
naturelle raisonnablement prévisible), car son décès était considéré comme «
raisonnablement prévisible ». Aucun expert psychiatrique n’a été consulté
malgré des signes de détresse psychosociale.
Ou encore monsieur C : un homme
de 70 ans atteint de tremblements essentiels, dont le prestataire d’aide
médicale à mourir a indiqué que sa demande était principalement motivée par une
souffrance émotionnelle et un deuil.
Le cas de madame A illustre
comment certains évaluateurs peuvent juger une souffrance irrémédiable sans
établir de pronostic précis ni fournir de soins appropriés. À mon avis, les
déterminations d’incurabilité ne doivent jamais être fondées sur la négligence
du patient. De même, le cas de monsieur B, qui refusait de s’alimenter et de
s’hydrater mais qui a été jugé admissible pour la voie 1, met en évidence les directives
de longue date de l’Association canadienne des évaluateurs et des
prestataires de l’aide médicale à mourir (ACEPA), qui permettent une
interprétation large de la notion de « mort naturelle raisonnablement
prévisible », permettant ainsi aux patients de la voie 2 (avec plus de balises,
lorsque la mort naturelle qui n’est pas raisonnablement prévisible) d’être
admissibles pour la voie 1 lorsqu’ils refusent des interventions qui entraînent
une détérioration de leur état de santé. Dans le cas de madame C, les tremblements
essentiels sont incurables, mais n’entraînent généralement pas de grave déclin
des capacités. Toutes ces pratiques semblent contredire les directives de Santé
Canada.
Malheureusement, de nombreux
décès par aide médicale à mourir sont motivés par des souffrances non traitées
: isolement, sentiment d’être un fardeau et manque de soins. Le capacitisme et
l’âgisme jouent un rôle, certains évaluateurs jugeant que certaines vies sont
moins dignes d’être vécues.
En mars 2025, le Comité des
droits des personnes handicapées des Nations Unies a condamné l’extension
de l’aide médicale à mourir au Canada, la jugeant
intrinsèquement discriminatoire et capacitiste.
La surveillance canadienne fait
cruellement défaut, car elle ne met pas en œuvre des normes applicables et ne
sensibilise pas le public aux violations des droits humains. En
Colombie-Britannique, des documents
internes du gouvernement ont récemment inclus une note d’information
recommandant de ne pas mettre en place une surveillance stricte de l’aide
médicale à mourir afin de ne pas décourager les prestataires dans un contexte
de « forte demande ». Cela soulève de sérieuses questions quant aux intérêts
qui sont servis dans le cadre de la prestation de l’aide médicale à mourir.
Est-ce la même situation au Québec? J’espère que la Commission sur les soins
de fin de vie y réfléchira.
Le public mérite de savoir : avons-nous en place un système
qui protège véritablement toutes les personnes vulnérables ou un système qui
accélère leur mort ?
SEP
2025
