Une expérience théâtrale à vivre!
Il y a de ces œuvres théâtrales qui méritent qu’on s’y lance sans trop savoir dans quoi on s’aventure. Club sandwich mayonnaise en est un bon exemple. La créatrice de la pièce, Manuelle Légaré, nous propose de revisiter les moments qui ont mené à l’aide médicale à mourir de son père, l’humoriste Pierre Légaré. Par une multitude de flashbacks, elle tente de mieux comprendre ce qui a motivé son choix.
Dans son récit fort en émotions, elle rencontre parallèlement une foule de témoins de l’évolution de la pratique de l’aide médicale à mourir au Québec (les textes proviennent d’entrevues avec des gens bien réels : prestataires d’AMM, juriste, anthropologues, patients, préposée aux bénéficiaires, etc.). Manuelle observe et commente tous ces tableaux où les personnages sont interprétés avec brio par les acteurs Alice Pacual, Sylvie de Morais-Nogueira et Martin-David Peters (le jeu de l’auteure, dont c’est le baptême de la scène, se révèle particulièrement efficace).
Soulignons aussi la créativité du metteur en scène François Bernier, qui nous surprend tout au long de la représentation.
vous comprendrez les émojis après avoir vu la pièce.
L’un de ces nombreux protagonistes est d’ailleurs notre coordonnateur Jasmin Lemieux-Lefebvre, que l’on découvre dans un bref segment où se mêlent humour et réflexion sur les enjeux que nous portons au cœur depuis 2010. L’humour, finement dosé, permet de mieux traverser cette pièce de 1 h 50 sans entracte, car les thèmes abordés portent leur lot de charges émotives.
L’enquête menée par Manuelle Légaré présente maintes facettes positives et négatives de l’AMM, avec plusieurs questions non résolues qui mériteront d’être approfondies. La liberté de parole (très rafraîchissante !) se ressent tout au long de la pièce, qui devient un véritable espace de réflexion. On accueille les expériences positives, sans imposer de chape de plomb sur les discours critiques. Comme le souligne Philippe Couture dans la revue de théâtre Jeu, nul doute que Club sandwich mayonnaise ose « fissurer le consensus ».
En approfondissant le rapide processus de l’AMM vécu par Pierre Légaré et ses proches, on a l’avantage d’un récit bien concret, mais aussi l’inconvénient de l’anecdote, puisqu’il s’agit de l’expérience d’une seule famille. Le volume des expériences vécues par les autres personnages de la pièce, abordées de façon plus succincte, permet heureusement d’avoir une vue d’ensemble des enjeux liés à l’AMM. Quant aux enjeux propres aux soins palliatifs, ils sont heureusement bien abordés de façon distincte dans la pièce.
En résumé, nous vous recommandons chaudement d’assister à la pièce. Vous y apprécierez la qualité de la recherche documentaire, la gamme des émotions vécues et la fougue de Manuelle Légaré en quête de solutions pour mieux mourir au Québec. Avant d’assister à la représentation, n’oubliez pas de répondre aux chercheurs de l’Université de Montréal qui tentent de mesurer l’effet de la pièce Club sandwich mayonnaise.
Quelques réflexions complémentaires
En 1h50, il est impossible de tout aborder. Voici quelques éléments qui auraient pu bonifier la pièce (suggestions constructives pour répondre au dialogue suscité par la pièce) :
1) Explorer les effets des soins palliatifs
Leur apport, leurs avantages sont peu abordés, l’accent étant mis sur leur invisibilité et leur difficulté d’accès. Un témoignage sur la richesse de l’accompagnement vécu dans une maison de soins palliatifs ou d’autres milieux aurait permis de mieux cerner cet univers méconnu.
2) Valoriser la vie vécue immédiatement avant la mort
La fin de vie est une période de grand potentiel pour la qualité des relations humaines. On peut être tenté d’éviter cette période jugée futile, mais il y a tant à vivre au moment où la valeur de l’existence peut devenir invisible.
3) Rechercher le sens à la vie en fin de vie
La question des rituels est abordée, mais la fin de vie se présente généralement dans la pièce comme un moment vide de sens. Cela contraste avec nos expériences sur le terrain puisque la toute fin de vie est souvent pour la personne mourante l’occasion d’un grand questionnement sur le pourquoi de l’existence et sur sa propre vie. N’oublions pas que l’accompagnement spirituel (religieux ou non) fait partie intégrante de l’approche palliative.
Les dialogues de fin de vie peuvent mener à des réconciliations, des confidences et des paroles libératrices autant pour la personne qui part que pour ceux et celles qui restent, leur donnant un nouvel élan.
4) L’importance des bénévoles dans l’accompagnement de fin de vie
La présence de bénévoles demeure souvent utile pour aider à la maturation identitaire ultime de la personne mourante. Grâce à leur écoute, elle peut mettre des mots sur son vécu, sur ses questionnements, sur la nouvelle vision qu’elle a de sa vie, de ses relations. L’interaction avec des bénévoles est souvent plus large et plus profonde que certaines interactions familiales, parce que plus neutres. Les bénévoles contribuent alors à réchauffer l’humanité des personnes malades, les encourageant à aller au bout d’elles-mêmes et de leurs relations avec les leurs.
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2026
